lundi 17 novembre 2008

"La meilleure part des hommes" de Tristan Garcia

Annoncé comme la révélation de cette rentrée littéraire et récompensé par le Prix de Flore, Tristan Garcia livre une fresque foisonnante sur les années 1980, avec en toile de fond l’apparition du sida, la constitution de mouvements gays et les batailles qui agitèrent le microcosme intellectuel parisien.

Sous les yeux d’Elisabeth, la narratrice, journaliste à Libé, s’affrontent trois hommes : Dominique Rossi dit « Doumé », ancien militant gauchiste, qui a fondé Stand, le premier mouvement d'émancipation de l'homosexualité en France, son amant William Miller « Will », jeune gay tête brulée qui entre sans le monde des idées sans en avoir les clés et Jean-Michel Leibowitz, intellectuel médiatisé qui part en guerre contre la pensée unique.
Doumé et Will s’aiment puis se haïssent ; la querelle privée se mue en affrontement politique puisque les deux hommes s’affrontent au temps où la communauté homosexuelle assaillie par le sida se mobilise. Alors que Doumé lutte pour l’intégration et la prévention, Willie entre en guerre contre son ancien amant et revendique sa liberté de « baiser sans capote », choix qu’il affirme avec fracas à coups d’esclandres publics, de brûlots, de coups médiatiques. Au terme de cette bataille, Doumé coule de vieux jours en vivant de ses rentes, Leibowitz finit ministre et le jeune Will récolte ce qu’il a semé et meurt seul à l’hôpital.
Ce premier roman constitue une belle plongée dans les années sida et réussit le tour de force de faire revivre une époque, avec une fougue et une insolence réjouissantes. « La meilleure part des hommes », on saisit bien toute l’ironie contenue dans ce titre, puisque le roman excelle dans la description de ce que l’époque a connu de pire : haine, malhonnêteté intellectuelle, opportunisme, lynchage médiatique, querelles communautaires…
Deux petits bémols empêchent cependant ce brillant coup d'essai d'être un coup de maître.
Est-ce pour gommer le côté « normalien qui sait écrire » que Tristan Garcia tombe dans le travers inverse, un style beaucoup trop « négligé », à la manière de Yann Moix (mais en mieux tout de même) ? Si cette écriture relâchée fait merveille dans les dialogues lorsqu’elle mime l’oralité, elle a un côté exaspérant dans les passages narratifs.
Par ailleurs, en dépit de l’avertissement de l’auteur : « Ce conte moral n'est pas une autofiction. C'est l'histoire, que je n'ai pas vécue, d'une communauté et d'une génération déchirées par le Sida, dans des quartiers où je n'ai jamais habité », le lecteur ne peut s’empêcher de reconnaître sous le masque des protagonistes des personnes bien réelles. L’écriture de Tristan Garcia avait suffisamment de force pour se passer de cet artifice-là.

Reste, après la lecture, une question : dans le roman, les personnages écrivent des livres comme on dégaine le revolver : chaque fois qu’un personnage veut se venger, il écrit un livre pour briser son adversaire, il vient inévitablement au lecteur l’interrogation suivante : à supposer que l’auteur fonctionne comme ses personnages, de qui ou de quoi a-t-il voulu se venger avec « La meilleure part des hommes » ?

« La meilleure part des hommes » de Tristan Garcia, Gallimard, 307 p., 18,50 €.

1 commentaire:

clochette a dit…

Je crois qu'il fait partie de la sélection Elle de janvier, j'espère donc que c'est celui qui sera retenu par le jury afin que je le reçoive ! Car ton billet donne envie ! Verdict très bientôt !